Quid de l’IA dans la production du spectacle vivant ?

Comment l’intelligence artificielle transforme nos métiers administratifs ?


Aujourd’hui, quand on associe les termes “intelligence artificielle” et “spectacle vivant”, on parle généralement des enjeux autour de la création mais rarement de son impact dans la production. En tant qu’administratrice, je me sens directement concernée par l’impact de intelligence artificielle (IA) quand je vois des métiers similaires être remis en question dans d’autres secteurs. Depuis quelques mois, j'enquête pour comprendre comment l’IA transforme certaines de nos méthodes de travail et les enjeux propres à l’administration du spectacle. Les bureaux d'accompagnement et chargé·e·s de production vont-ils disparaître ? Analyse d’une milléniale¹ se retrouve au cœur de ces changements de paradigme.


L'intelligence artificielle, une nouveauté ? Pas vraiment…

L’intelligence artificielle n’est pas un concept récent. Si l’IA a connu un regain d’intérêt depuis la sortie de ChatGPT d'OpenAI fin 2022, elle fait partie de notre quotidien depuis longtemps, qu’on le veuille ou non. On la retrouve depuis des décennies dans les filtres anti-spams de nos boîtes mails, les moteurs de recherches (Google, Yahoo…) ; les navigateurs GPS (Google Maps, Waze…) ; les recommandations personnalisées (Netflix, Amazon, Youtube…), etc. 

Dès le XXe siècle, des chercheurs ont développé des premières formes d'IA (Alan Turing et son Test de Turing en 1950) mais c’est véritablement avec l'arrivée de technologies accessibles au plus grand nombre, comme Siri au début des années 2010, que l'IA s'est imposée dans la vie quotidienne et que des inquiétudes sont apparues dans le débat public, notamment concernant les pertes d'emplois. Ces préoccupations concernaient principalement des échelles industrielles comme la logistique (avec des entrepôts automatisés) ou les services financiers (par exemple les analyses prédictives). Des films de science-fiction, comme Ex Machina (2014), ont renforcé les inquiétudes envers cette technologie en la représentant capable de remplacer totalement l’humain, voire de penser par elle-même et donc devenir incontrôlable (ce qui n’est pas le cas aujourd’hui, nous le verrons après). 

Là où ça commence à devenir vraiment intéressant du côté du spectacle vivant, c’est l’arrivée de l’IA générative, doublée de sa grande accessibilité. Des outils comme ChatGPT sont déjà largement connus, mais on la retrouve aussi dans une multitude de logiciels professionnels tels que Photoshop, Canva, Brevo, etc. Même Adobe Acrobat (le logiciel pour lire les PDF que vous utilisez sans doute) propose une nouvelle fonctionnalité avec IA : désormais il suffit de demander à la machine de résumer le propos en quelques lignes ou de poser des questions ciblées sur le contenu. De quoi chambouler nos habitudes de lecture…
Aujourd’hui, même les petites structures et les indépendant·e·s peuvent intégrer l'IA dans leurs process à des coûts très abordables, voire gratuitement. Cette démocratisation ouvre de nouvelles possibilités, surtout dans un secteur où les ressources sont souvent limitées et où l’on cherche constamment à faire plus avec moins.


Mais concrètement, qu’est-ce que l’intelligence artificielle ?

Selon le Parlement Européen², “L’IA désigne la possibilité pour une machine de reproduire des comportements liés aux humains, tels que le raisonnement, la planification et la créativité”.

Elle se décline en plusieurs catégories :

IA faible (ANI - Artificial Narrow Intelligence) : C’est le niveau d’IA le plus répandu aujourd’hui. Elle est conçue pour effectuer des tâches spécifiques, sans véritable compréhension ni capacité d'adaptation générale. Les IA faibles peuvent être de plusieurs types³ :

  • Machines réactives : répondent à des stimulis en temps réel mais n'ont pas de mémoire à long terme. Elles sont utilisées dans des applications comme les filtres antispam.

  • IA à mémoire limitée : peut stocker des informations et les utiliser pour faire des prédictions ou des choix futurs. On la retrouve dans des technologies avancées comme les voitures autonomes ou les chatbots, qui apprennent et s'ajustent avec le temps.

  • IA générative : C'est une sous-catégorie de l'IA faible qui va au-delà des simples tâches réactives en générant du contenu original, comme du texte ou des images. C’est à cette catégorie qu’appartient ChatGPT.

Il parle aussi d’IA fortes (AGI- Artificial General Intelligence) ou de superintelligences (ASI- Artificial Super Intelligence), qui sont des technologies capables d'appliquer leurs connaissances de manière flexible, comme un humain, voire de surpasser l'intelligence humaine, et qui sont des concepts largement ancrés dans l'imaginaire collectif. C'est souvent ce à quoi on pense lorsque l'on évoque “l'intelligence artificielle” mais ces technologies n'existent PAS (encore ?). 

👉 : L’ensemble des IA que nous utilisons au quotidien sont des formes d’IA faibles. Même si elles peuvent impressionner par leurs résultats, elles restent limitées à des tâches spécifiques et ne disposent pas d’une "intelligence" au sens humain du terme.


Une évolution inévitable des méthodes de travail

Avec des performances impressionnantes, l’IA génère comme toute nouvelle technologie des frictions quant à son utilisation, ce qui n’empêche pas pour autant son intégration à la société, comme ça a été le cas avec l’arrivée d’internet, les téléphones portables, etc.

Comme démontré précédemment, L’IA est déjà bien installée dans notre quotidien et est de plus en plus implémentée dans nos outils personnels et professionnels. Comme l’a souligné “L'étude prospective sur les impacts de l’intelligence artificielle dans les industries créatives et culturelles en région Occitanie” menée par l’Afdas⁴ , son introduction dans les processus de travail ne révolutionne pas immédiatement les métiers :
"L'intégration de l'IA dans les processus de travail des entreprises pionnières et expérimentatrices ne conduit pas à une révolution des métiers mais plutôt à une évolution des méthodes de travail et des compétences professionnelles." 

Vu comme cela, l’IA n’est pas là pour remplacer l’humain, mais pour lui permettre de gagner du temps sur des tâches répétitives, libérer de la créativité et optimiser certaines démarches administratives.

Ce changement soulève cependant des réflexions importantes : la disparition de certains emplois, la création de nouveaux postes axés sur la gestion des outils IA et la modification des modèles économiques actuels. C’est un bouleversement qu’il est nécessaire d’anticiper pour éviter des faillites financières, le manque de compétences des personnes déjà sur le marché du travail  face à ces nouvelles technologies ou même la perte d’aspects humains dans les interactions.
Un manque de curiosité et d’adaptabilité pourrait être fatal… Souvenez-vous de Kodak, qui a volontairement ignoré le virage du numérique⁵, ce qui a causé sa faillite.


Un recul éthique indispensable

L’utilisation de l’IA soulève une multitude de questions éthiques. Nous devons impérativement garder un esprit critique lors de son utilisation, en gardant certains éléments en tête (liste non exhaustive) :

  • Conséquences économiques (Suppression de postes, refonte des modèles économiques voir des activités elles-mêmes…).

  • Impact écologique (Chaque requête IA consomme une énergie considérable. Par exemple, 25 questions posées à ChatGPT nécessiteraient environ un demi-litre d’eau douce pour refroidir les serveurs⁶. Imaginez avec les 200 millions d’utilisateur·ice·s recensé·e·s en 2023... À cela s'ajoute l'épuisement des ressources naturelles pour produire les équipements électroniques : silicium, terres rares…).

  • Dépendance à la machine (Utilisation de l’IA dans tous les aspects de notre vie, perte de savoir-faire ou de connaissances... Certaines entreprises reposent même déjà entièrement sur des outils automatisés).

  • Reproduction des biais (L’IA apprend à partir des données humaines, qui sont souvent biaisées. Ces biais sont donc reproduits dans les résultats : discriminations raciales, stéréotypes de genre⁷ …).

  • Perte d’humanité et d’interactions avec des “vraies” personnes (Automatisation des contenus, mails faussement personnalisés, réponses automatiques sur les réseaux sociaux, Chatbots…).

  • Perte d’esprit critique et confiance aveugle en la machine (Paresse intellectuelle, accepter les résultats sans les remettre en question ou croiser les sources alors que les réponses peuvent être très facilement erronées ou biaisées).

  • Uniformisation des informations et des formats : (Standardisation des contenus en utilisant des formats ou approches largement répandus, ce qui pourrait à terme appauvrir la diversité des points de vue et des styles…)

  • Utilisation et confidentialité des données : L'Union européenne, consciente des risques, travaille activement sur des réglementations strictes pour encadrer l’IA et limiter les abus⁸, par les GAFA par exemple.

Il vaut donc mieux intégrer l’IA à nos vies de façon consciente et contrôlée que de la laisser s’imposer à notre insue. Comme le souligne l’étude de l’Afdas :
« L’intégration de l’IA dans le secteur culturel nécessite une réflexion éthique et une structuration des usages pour éviter les dérives. »


Cadrer l’usage des IA

Si vous jugez pertinent d’utiliser ces technologies dans votre structure, elles doivent l’être de manière raisonnée et stratégique, en se concentrant sur les domaines où elles apportent une réelle plus-value en termes de qualité et de temps gagné (parfois, rédiger un bon prompt et corriger les résultats prend plus de temps que de faire la tâche directement soi-même…).
Il est indispensable de contrôler les contenus générés, de corriger les biais éventuels et de vérifier les informations. Dans des secteurs spécifiques, comme le spectacle vivant, où les informations en ligne peuvent être limitées ou inexactes, l’IA est susceptible de faire des erreurs ou même d’inventer des données.

Il faut garder en tête que c’est un outil et qu’il ne peut pas se passer d’une direction humaine.

Enfin, la confidentialité des données mérite une attention particulière. L’IA s’appuie sur les informations que nous lui fournissons, et de nombreux logiciels externes n’offrent pas toujours des garanties de sécurité suffisantes. Il est crucial de ne pas fournir de données sensibles (personnelles, bancaires…) à des outils non sécurisés, même si la facilité peut parfois sembler tentante. Vérifiez vos paramètres de confidentialité.

💡 : Si vous commencez à utiliser les IA dans votre organisation, commencez à réfléchir à des règles avec vos équipes. Par exemple, ne pas lui confier d’informations sensibles, conserver les collaborations avec des artistes pour votre communication visuelle…

Là où l’IA ne pourra jamais nous remplacer

S’il y a bien un point sur lequel la machine ne pourra jamais nous remplacer dans nos métiers, ce sont les relations humaines. Le lien entre l’administrateur·rice et l’artiste est fondamental : collaborer sur un projet, se soutenir et s’encourager, encaisser les déceptions ensemble, partager les peurs, mais aussi ses joies et les réussites… Ces échanges ne sont possibles qu’avec nos semblables.

Plus largement, le travail de réseau repose sur des points que l’IA ne peut concurrencer : la participation à des événements physiques, nouer des liens spontanés lors de rencontres, la capacité à créer des ponts entre les gens. Les moments d’échange, souvent imprévisibles, font appel au sensible et c’est ce qui fait la richesse de nos métiers.

Idem, il y a le lien avec les publics. Dans le spectacle vivant, nous avons en face de nous de vraies personnes, pas des identifiants numériques ou des consommateurs anonymes. Participer à un festival avec des amis, être saisi·e par une performance de danse, se retrouver ému·e devant une pièce de théâtre ou faire découvrir à ses enfants des univers oniriques qui éveillent tous leurs sens… Autant d’expériences profondément humaines, qu’une machine ne pourrait saisir et retranscrire avec émotions. Dans un monde de plus en plus automatisé et numérique, le spectacle vivant pourrait bien rester l’un des derniers espaces pour vivre des émotions brutes, engageant à la fois le corps et l’esprit.

Et il existe d’autres dimensions que l’IA ne pourra sans doute jamais égaler : la créativité, l’intuition, la capacité à interpréter les subtilités d’un contexte ou d’une situation. Dans tous ces aspects, elle restera un outil, jamais un substitut. C’est pourquoi il est indispensable d’accueillir ces nouvelles technologies de manière consciente, en gardant à l’esprit ce qui fait l’essence de notre travail et lui donne du sens : son humanité.


Bref

La question de l’intelligence artificielle, même si elle n’est pas encore beaucoup abordée dans l'administration du spectacle vivant, est déjà bien plus présente qu’on ne le pense. Refuser de s’y intéresser serait une erreur, qui pourrait rendre des organisations dépassées si elles ne sont pas prêtes à l’implémenter au bon moment, quand elle fera totalement partie de notre quotidien.
Pour garantir une utilisation éthique, il est nécessaire de comprendre son fonctionnement et ses enjeux, les risques et opportunités qu’elle implique. Fort heureusement, même dans les métiers administratifs, il y a certains aspects humains qu’elle n’est pas capable de détrôner.  Peut-être même que cette avancée technologique donnera encore plus de sens au spectacle vivant dans notre société ?

Et vous, que pensez-vous de l’intelligence artificielle dans nos métiers administratifs ? L’avez-vous déjà intégrée à votre quotidien ou au contraire y êtes-vous réfractaire ? Partagez votre point de vue en commentaire !

Références :

1 : Millénial : personne ayant grandi entre l’ère pré-numérique et numérique (née entre 1981 et 1996).
2:https://www.europarl.europa.eu/topics/fr/article/20200827STO85804/intelligence-artificielle-definition-et-utilisation
3 : https://www.adobe.com/fr/products/firefly/discover/generative-ai-vs-other-ai.html
4 : https://observatoires.afdas.com/sites/default/files/document-ressource/EDEC%20-%20Etude%20prospective%20sur%20les%20impacts%20de%20l%27IA%20sur%20les%20ICC%20en%20Occitanie%20-%20Synth%C3%A8se%20-%20Mars%202024%20-%20Afdas%20x%20Matrice.pdf
5 : https://www.lesechos.fr/2012/01/photo-comment-kodak-a-perdu-pied-1092456
6 : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-journal-de-l-eco/le-cout-environnemental-de-l-ia-est-colossal-et-sous-evalue-3781962
7 : https://www.lesechos.fr/industrie-services/conso-distribution/quand-le-logiciel-de-recrutement-damazon-discrimine-les-femmes-141753
8 : https://www.europarl.europa.eu/topics/en/article/20230601STO93804/eu-ai-act-first-regulation-on-artificial-intelligence